Témoignage de Gaëtane Bouffay
sur son internement à Ravensbrück

Conférence donnée au club Sainte-Anne de Lisieux le 28 mars 1979

 

Gaétane BOUFFAY 1906 -1988 Résistante

Arrêtée puis déportée à Ravensbrück

Pour présenter Gaëtane Bouffay, citons des extraits d'un texte publié sur le site des archives du Calvados.

"Originaire de l'Eure, Gaëtane Bouffay tient une mercerie à Saint-Désir-de-Lisieux, 16 rue Gustave David, au début de la guerre.

Elle est également prédicatrice laïque de la communauté protestante de Lisieux. C'est une proche du pasteur Henri Orange, arrivé à Lisieux en octobre 1938, et président de la section levoxienne de la Résistance Universelle pour la Paix.

Dans le courant de 1941, le réseau Famille-Interallié s'implante en Basse-Normandie, par l'intermédiaire de Raoul Kiffer dit Kiki ou Raoul.

                                      C'est à Lisieux que se constitue le groupe le plus important, sous la férule du docteur Paul Hautechaud de Fervaques qui convainc le pasteur Orange de rejoindre la Résistance. Le pasteur Orange va à son tour recruter plusieurs de ses paroissiens dont Gaëtane Bouffay en janvier 1942.[...]

Paul Hautechaud et ses compagnons qui, entretemps, ont rejoint le réseau Jean-Marie (Buckmaster).[...]

Outre la collecte de renseignement et le rôle d'agent de liaison, G. Bouffay participe à l'hébergement des aviateurs alliés, des réfractaires au Service du travail obligatoire (STO) et aux résistants en cavale comme c'est le cas pour René Capron et Henri Dobert à la suite de l'attentat contre Louis Laplanche.

En juin 1943, le docteur Hautechaud lui confie la responsabilité du réseau pour le pays d'Auge en remplacement d'Hugo Bloch. Elle réorganise le réseau en vue du Débarquement annoncé par Raoul pour le mois d'octobre. [...]

A la suite de deux attentats manqués : l'un contre l'usine de dynamite Nobel à Ablon et l'autre contre Louis Laplanche, chef cantonal du Rassemblement national populaire, le 4 septembre 1943, la Gestapo lance une vaste opération d'arrestations dans le Pays d'Auge. Début octobre, le réseau Jean-Marie au niveau du Calvados est démantelé.

Gaëtane Bouffay est arrêtée le 6 octobre 1943. Torturée, elle parvient à ne pas parler. Elle est incarcérée à la prison de Caen jusqu'au 24 janvier 1944 date à laquelle elle est transférée au camp de Compiègne-Royallieu.

Le 4 février, elle est déportée à Ravensbrück puis vers les Kommandos extérieurs de Buchenwald, Leipzig-Hasag et, en dernier lieu, Schlieben.

Elle est libérée le 21 avril 1945.

Rentrée à Lisieux, elle n'aura de cesse d'aider les familles de déportés et fusillés et de témoigner de l'action de la Résistance"   Source : Archives du Calvados 

Arrivée au camp

« Ravensbrück est situé à 8 km de la Baltique, au nord de Berlin, dans une région marécageuse. Il y fait très froid, la température peut descendre à -30°. De la gare de Fürstenberg au camp, le paysage paraît lugubre, tout est noir, la terre, les arbres, tout semble à l'image des nazis.

Après un voyage de plusieurs jours, dans des wagons à bestiaux par 80, 100 ou 120, selon les convois, et dans des conditions épouvantables, c'était l'arrivée au camp sous la schlague, le gueulement des SS, et les chiens aux trousses.

Hébétées, nous étions directement dirigées vers les douches. Nous passions une par une, dans une grande pièce nue. Au milieu, une prisonnière tenant, bras levé, un sac vide. Une gardienne SS, cravache à la main, hurlant et gesticulant, vous faisait signe de vous déshabiller complètement, et de mettre au

fur et à mesure, vêtements et sous- vêtements dans le sac. Pendant ce temps, par derrière, d'autres préposées à cet emploi s'emparaient de vos autres bagages. Vous croyant dépouillées de tout, vous étiez projetées dans la pièce suivante. Là, celui qu'on appelait "le coiffeur" vous faisait empoigner par ses deux aides, qui vous allongeaient sur une table. Il vous passait ciseaux et tondeuses par tout le corps. Cette fois, dépouillée de tout, l'équipe vous poussait sous la douche, où vous passiez en courant.

Vous vous trouviez ensuite devant un comptoir où un ballot vous était remis. Puis, bousculée, vous vous retrouviez dehors, toujours nue, aux cris de "schnell, schnell", tandis qu'à coups de matraque une SS vous faisait comprendre que vous deviez revêtir votre tenue de bagnarde, et en vitesse. Vous n'aviez pas encore compris ce qui vous arrivait que vous n'étiez plus qu'un numéro. Vous aviez perdu votre identité, il ne vous restait rien, pas même une brosse à dents. Avec nos crânes tondus, nos airs ahuris, nous ne nous reconnaissions pas entre camarades.

Quand nous sommes arrivées à Ravensbrück, c'était au début de février. Il faisait très froid dans ce pays appelé "la petite Sibérie", à cause de son climat rigoureux. Il devait être 3 h du matin quand nous sortîmes des douches pour aller, sous bonne escorte, vers notre bloc.

C'était l'heure du lever. J'aperçus, dans les blocs faiblement éclairés que nous longions, toute une multitude grouillante d'êtres faméliques et blafards. J'avais l'impression de côtoyer un monde inconnu de sous-hommes ; peut-être la population des bas-fonds de Ravensbrück comme ceux de New York, de Londres ou autres capitales dont on parle à voix basse, avec horreur et dégoût. Était-ce un cauchemar hallucinatoire, une autre planète ou l'enfer de Dante ? Qu'étaient ces larves grouillantes ? D'où pouvaient-elles venir ? C'était une vision qui ne s'effacera jamais de ma mémoire.

J'allais bien vite apprendre et comprendre que je faisais partie de ce monde-là, de cette "sous-humanité". Un mois plus tard, apercevant ma silhouette dans la vitre d'une fenêtre, j'en eus l'amère certitude. Mais une révolte de tout mon être me fit jurer à moi-même que je veillerais de toutes mes forces, et jusqu'à leurs limites dernières, sur mon âme et mon intelligence. Je voulais garder, préserver ce qui était mon être profond, ma raison d'exister.

L'appel

Dans les commandos, où les corvées n'étaient pas les mêmes, le lever se faisait souvent plus tard. A Ravensbrück, lever à 3 h du matin. Corvées de bidon pour aller chercher le "café", lourds récipients d'une trentaine de litres, portés à deux pour les autres corvées du bloc.

À 4 h précises, toutes les prisonnières devaient être rangées impeccablement sur la place d'appel, par blocs, ou par colonnes de travail. C'était impressionnant de voir cette multitude alignée, figée dans un garde-à-vous rigide et silencieux.

Jusqu'à 6 h, moment du départ des commandos pour le travail, il nous fallait rester piquées sur nos jambes, sans bouger, comme des morceaux de bois. Les gardiennes SS, qui ne savaient pas compter, additionnaient nos colonnes, retranchaient certains cas, ou certains commandos qui leur avaient été signalés comme absents. N'arrivant jamais à trouver le compte exact, elles comptaient, recomptaient

jusqu'à ce qu'enfin l'opération fût juste, ce qui parfois prolongeait cet appel déjà si long, et en faisait une torture.

Enfin, c'était le départ par commandos pour les corvées du camp, les usines qui le jouxtaient, le bûcheronnage ou les corvées de sable dans le "lac". Pour certains commandos extérieurs, le travail était parfois éloigné de 1,2,3, 5 km qu'il fallait parcourir à pied, à l'aller comme au retour. Dans ce cas, après 10 ou 12 h de travail, avant de repartir pour le camp, un appel supplémentaire nous était infligé, avec les mêmes erreurs de comptage.

Au camp, c'était le grand "appel" du soir, si redouté, après les longues heures d'un travail toujours exténuant. Nous l'appelions "grand" parce que tous les commandos, tous les prisonniers devaient être présents. Cela signifiait surtout "long", car il n'en finissait pas. Il pouvait durer fort longtemps dans la nuit, dans le froid, la pluie, le vent, la neige, par tous les temps. Présents aussi à l'appel, les malades et les morts de la journée, qui n'avaient pu être recensés assez tôt avant l'appel. Ces derniers, il fallait les tenir debout, comme des vivants.

Si une camarade s'évadait, ce qui arrivait rarement, nous étions au garde-à-vous, jusqu'à ce qu'elle soit retrouvée.

Un jour, une camarade bouscule un SS qui brutalisait sa mère. Il aurait dû abattre notre compagne sur-le-champ. En représailles, toute la colonne resta piquée au garde-à-vous, sans nourriture pendant 48 h. Nous ne sentions plus nos jambes. Quand, au bout de ce temps, on nous envoya au travail, nous ne sentions plus notre épuisement, si nous en avions eu la force, c'était presque joyeuses que nous étions parties. Pendant ces heures interminables d'anxiété, nous avions tellement craint pour la vie de nos deux amies que la punition nous parut légère.

La nourriture

Le matin, trois quarts de litre d'un brouet clair, dans lequel nageaient, selon la saison, quelques morceaux de rutabagas, ou des carottes et betteraves fourragères mêlées aux escarbilles auprès desquelles elles étaient entreposées. Au printemps, c'étaient les redoutables feuilles de betteraves qui vous donnaient la dysenterie. De surcroît, elles laissaient au fond de la gamelle un dépôt vaseux, mêlé de vers de terre peu ragoûtants.

Le soir, 200 à 350 g selon l'humeur du commandant, du Kapo de la cuisine et les aléas du ravitaillement, d'un pain noir, lourd, humide et souvent moisi. Il était fait, en général, de paille hachée et de glands. Y était ajouté, soit 25 g d'un ersatz de margarine, soit une cuillerée à soupe d'une gelée rosâtre, ersatz de confiture de groseilles, faite, paraît-il, sans sucre et avec des betteraves. Une fois par semaine, une mince tranche de saucisson, composé de quoi ?

Au début, nous boudions cette infâme nourriture. Un animal serait crevé auprès d'une telle gamelle. Mais nous, êtres de raison, quoi qu'en aient pensé les nazis, nous devions tout faire, selon ce qu'il nous en restait, pour l'ingurgiter, afin de survivre, dans la mesure du possible.

Avec un tel régime, la faim ne manquait pas de se manifester rapidement. C'était une torture lancinante, qui ne vous laissait ni trêve, ni repos (...) allant jusqu'à vous empêcher totalement de dormir. Vous sentiez votre corps rongé par elle, du dedans ; cela amenait même les plus fortes à pleurer de famine, parfois à se jeter sur les fils de fer électrifiés des clôtures pour en finir plus tôt avec elle. Quand vous sentiez les vers grouiller dans votre intestin, quand ils apparaissaient dans vos selles, alors, vous saviez que vos jours étaient comptés. Votre vie ne dépendait

plus que d'un grand miracle. Elle amenait toujours la déchéance physique, à plus ou moins longue échéance et irrémédiablement. Souvent, c'était la déchéance totale de l'être humain tout entier. Elle atteignait, cette déchéance, parfois même les plus forts, les plus dignes. Il fallait une volonté de fer, surhumaine, pour résister à cette torture, quand elle atteignait son paroxysme. C'était la dégradation de l'être tout entier, qui n'était plus qu'un estomac avide ; il se faisait mendiant, voleur. Pour assouvir cette faim qui le commandait impérieusement, annihilait son cerveau, l'homme parfois, devenu fou, tuait son voisin pour lui voler sa ration de pain.

Le froid

La faim, l'horrible soif, ne sont rien, en comparaison du froid que nous eûmes à supporter. Tous mes camarades consultés, hommes et femmes, sont de mon avis. Imaginez le jour le plus froid de votre vie. un jour qui se prolonge d'un autre jour, et ainsi de suite pendant des semaines, pendant tous les longs mois du long hiver de Ravensbrück. Sans discontinuité, du matin au soir et du soir au matin.

Vous partez le matin, très tôt ; le ventre creux, légèrement vêtu par -20, -30°. Les pieds sont nus dans des sabots de bois trop grands ou des semelles de bois retenues par une lanière de tissu, "les pantines", ou peut-être rien du tout que deux pieds nus et raides sur la glace durcie. La tête tondue et nue, avec un crâne qui vous fait mal de froid. Si vous avez la chance de travailler dans un bâtiment, vous aurez (...) un toit et des murs pour vous abriter. Sinon, ça sera 12 heures de travail dans le froid, avec des doigts gourds et des pieds gelés. Et ce froid qui vous prend les fesses, monte tout le long de la colonne vertébrale pour rejoindre le froid qui prend le crâne et descend sur la nuque. Le corps agressé de toutes parts voudrait crier grâce, mais le froid n'a pas de cœur, pas d'intelligence. Il est impitoyable. Vous vous couchez glacé pour vous retrouver à l'aube, toujours aussi froid et raide, comme rouillé aux articulations. Je me souviens que j'en étais arrivée à ne plus sentir mon corps. La souffrance, quand elle atteint son paroxysme, vous rend indolore. Vous êtes dans une sorte d'état second. J'avais l'impression que seuls mes yeux existaient. Ils voyaient, ils enregistraient tout ce qui se passait à leur hauteur. Ils avançaient au rythme de quelque chose qui n'était plus moi, qui m'était inconnu, étranger. Mais pour en arriver à ce stade, croyez-moi, il faut avoir eu froid presque à en mourir.

Une fois, en rentrant du travail, j'avais réussi à laver ma robe. Ne me demandez pas comment, je n'en ai plus le souvenir. Je devrais pourtant le savoir, l'eau était rare et ce fut certainement une aubaine inespérée. Alors qu'elle était mouillée, l'ordre vint de sortir du bloc : "schnell !... schnell !..." J'enfilai ma robe en vitesse, comme tout ce qui se faisait ici. Arrivée à la porte du bloc, au moment d'en franchir le seuil, je sentis ma robe, instantanément, avant que je ne sois dehors, m'envelopper dans une gangue de glace. C'était si raide que je pouvais à peine marcher. Ceci pour vous dire combien il faisait froid, combien nous étions solides, et quelle merveille que l'organisme humain.

 

La peur

Il y avait, je crois, deux sortes de peur. Celle que vous arriviez à dompter. Celle au contraire qui s'emparait de vous, jusqu'au plus profond des entrailles, celle-là devenait terreur. Quand je fus arrêtée, j'envisageais froidement la situation, que pouvait-il m'arriver ? Au mieux, être relâchée au bout d'un temps X. C'était donc une hypothèse à rejeter. Au pire, être torturée puis fusillée.

Fusillée, bah ! on ne meurt qu'une fois ; c'est un sale quart d'heure à passer, qui peut cependant se prolonger, si je ne suis que blessée et meurs de mes blessures. Enfin, tant pis, je n'aurai pas le choix. Il faudra donc bien l'accepter puisqu'il n'y aura pas moyen de faire autrement, c'était une vérité de La Palice. Reste la torture, alors il faudra faire appel à tout ce qui en moi peut s'appeler courage.

Vous comprendrez qu'après être passée par ce creuset de la souffrance, la peur qui immanquablement s'emparait de moi en certaines circonstances ne me faisait plus peur, si je puis m'exprimer ainsi. Elle ne faisait pas long feu. Il s'agissait de la vaincre à la première manifestation, il ne fallait pas la laisser s'implanter.

Serrant les dents et les poings jusqu'à en avoir les ongles enfoncés dans la paume, je me répétais les vers célèbres, en les parodiant : "Tu trembles carcasse, mais si tu savais où on te mènera tout à l'heure, tu tremblerais bien davantage". Et reprenant mon sang-froid à nouveau, j'attendais la suite des événements calmement, sachant que j'étais là pour mourir, et autant aujourd'hui que demain. Puisque je l'avais accepté depuis mon entrée dans la Résistance, il ne pouvait rien m'arriver que je n'aie prévu. 

La terreur

Mais dans mes cauchemars, où ma raison n'était pas là pour maîtriser la peur, j'apprends ce qu'était cette terreur qui terrassait parfois certaines de mes camarades. Elle fond sur vous, tout à coup, à l'improviste, plus rien ne peut l'arrêter, la vaincre. Elle s'empare de votre cœur, l'affole comme une aiguille aimantée qui perd le nord. Vous avez l'impression qu'il va traverser votre poitrine pour s'échapper, ou qu'il va s'éclater. Votre cerveau paralysé, incapable de penser, de réagir, ne vous est plus d'aucun secours. Vos dents jouent des castagnettes. Vos bras sont agités de mouvements convulsifs. Vos jambes flageolantes ont du mal à soutenir un corps qui se met lui-même à trembler tout entier. Alors, c'est l'évanouissement, ou une sorte de danse qui frise l'hystérie. Vilain mot qui ne devrait pas avoir sa place ici, mais je n'en trouve point d'autre. A ce point crucial, au camp, il y avait toujours une camarade pour vous soutenir, une autre pour vous rassurer, vous redonner courage et vous calmer, ou un bras pour vous serrer, vous abriter, essayer de réchauffer, de redonner vie à ce corps vaincu, une main tendue pour vous rappeler que vous n'étiez pas seule au monde. Merveilleuse fraternité des camps qui fut comme un rayon de soleil dans notre nuit, un refuge dans la tourmente. Fleur rare au parfum indicible, notre fumier, elle vaut plus que tout l'or du monde.

La maladie, le Revier, les expériences

Le Revier, (prononcé "rèvia") c'était l'infirmerie. Une sorte d'hôpital dans le camp. Il était composé de plusieurs blocs ayant chacun une affectation spéciale. Il fallait avoir au moins 40° de fièvre pour y rentrer. En général, pas de soin, sinon pour des expériences , les malades servant de cobaye. Deux avantages, il n'y avait pas d'appel et vous aviez une soupe supplémentaire. La dispense de ces appels meurtriers était fort appréciée des malades, quant à la soupe supplémentaire, elle faisait la joie des kapos. Nous ne pouvions déjà pas absorber notre ration habituelle avec ces 40° qui vous terrassaient. En contrepartie, deux risques principaux : être envoyée en transport "noir", c'est-à-dire au crématoire, ou être choisie comme cobaye pour des expériences souvent inutiles, insupportables et mortelles à 99%. Il fallait donc être très malade pour se laisser traîner en ces lieux. Quand l'expérience était terminée, même si elle était réussie, ce qui n'arrivait pas souvent, la malade était assassinée. Il ne fallait pas de témoin. Une piqûre à la nuque, ou directement dans le cœur, et c'était fini. Plus personne pour témoigner. Cependant, quelques infirmières, infirmiers, médecins, chirurgiens déportés, dans l'affolement de la débâcle, n'ont pu être exterminés à temps. C'est à ces rares témoins survivants que nous devons les récits de ces méfaits, de ces tortures d'un genre nouveau. Dans les hôpitaux psychiatriques d'URSS, on a trouvé mieux, on perfectionne les méthodes nazies, on fignole !

Une petite gitane de huit ans fut opérée par le sinistre gynécologue Clauberg. C'était un éminent médecin, de réputation mondiale. Il ouvrit à vif, sans anesthésie et sans asepsie, le ventre de l'enfant. Il y préleva les ovaires qui devaient servir à des expériences, et laissa l'enfant mourir dans d'atroces souffrances, le ventre ouvert. Parfois une infirmière, courageuse et compatissante, étranglait la patiente pour abréger ses souffrances et mettre fin à ses hurlements, en cachette, ça n'était pas facile. Le professeur Karl Gebhardt poursuivit ses expériences sur la gangrène gazeuse en utilisant de jeunes Polonaises, belles et saines à Ravensbrück. Il pratiquait sur leurs jambes des prélèvements de moelle osseuse, des greffes osseuses, des greffes de muscles. Très peu survivront à ces opérations. Peu de temps avant la Libération, les rescapées furent pourchassées par les SS, à travers le camp, pour être exterminées. Elles ne durent la vie qu'à la solidarité des autres Polonaises et des Françaises qui réussirent, au péril de leur vie à les cacher. Celles qui vivent encore souffrent affreusement de leurs jambes mutilées.

Il y eut des expériences sur les enfants jumeaux. On les sélectionnait à l'arrivée. Ils étaient placés dans le "camp des jumeaux", où ils étaient à la disposition du docteur Mengele. Celui-ci faisait des recherches sur le degré "d'aryenneté", des expériences génétiques et eugéniques en vue de l'amélioration de la race aryenne et de sa "prolifération". (...)

Il y eut des expériences sur le cerveau, sur la résistance à la pression et à la décompression, sur la résistance au froid, sur le typhus expérimental, sur les gaz asphyxiants, les gaz vésicants, la stérilisation. Des milliers et des milliers de déportés furent ainsi opérés de force, à vif, sans anesthésie ni asepsie, ou congelés jusqu'à ce que mort s'ensuive, soumis à des pressions qui faisaient éclater les organes et c'est par milliers qu'ils sont morts dans d'horribles souffrances, sans que rien ne vienne les atténuer. Tout cela voulu par des médecins, des chirurgiens, parfois des savants, qui avaient fait le "serment d'Hippocrate" ; quand ce n'étaient pas des bouchers ou des coiffeurs qui coupaient, taillaient, opéraient dans la chair vive, comme des chirurgiens, avec l'assentiment des SS que cela amusait comme une farce macabre. Il y eut les déportés qui avaient une tête intéressante. On la leur coupait pour la momifier et en faire un presse-papiers. Ceux que l'on tuait pour faire de leur tatouage un original abat-jour en souvenir. Tant d'autres exemples réels, plus odieux et insupportables les uns que les autres.

Punitions, châtiments

Au camp, tout était défendu et donc tout était prétexte à brimades. Vous pouviez être pendu, et en musique, devant le commandant du camp, ses amis, tout le camp assemblé, c'est-à-dire, les détenus, pour avoir volé un pain, pour vous être rebellé sous les coups injustement administrés, pour avoir une tête qui déplaisait au chef de camp, ou parce qu'il avait envie de donner un spectacle à ses amis, ou pour leur montrer son autorité, son savoir-faire en matière d'exécution ou de spectacle, parce que vous aviez refusé de vous soumettre à un kapo homosexuel (dans le camp des hommes) qui, pour se venger, vous accusait de méfaits que vous n'aviez pas commis ; le droit de défense vous était interdit. Pendu pour vous être évadé, que sais-je encore !

Il y avait un code de la torture, des écoles pour vous apprendre à bien faire mal, à prolonger la douleur, sans toutefois provoquer la mort. Le nazi savait, après cet apprentissage, jouer avec son prisonnier comme le chat avec la souris. Il ne donnait alors la mort que quand il était fatigué de torturer. À la Gestapo comme dans les camps, les coups étaient appliqués aux mêmes endroits et de la même façon. La torture était codifiée, organisée, comme tout le système concentrationnaire. Avant d'être affecté à la garde des déportés, tout SS, depuis le commandant jusqu'à la simple gardienne, devait obligatoirement faire un stage dans ces écoles spéciales d'endurcissement et de tortures. Elles portaient, tout comme le stage, un nom de code.

Il y avait le peloton d'exécution des condamnés à mort, quand ils n'étaient pas tués lâchement, dans le dos, par une simple carabine camouflée dans un coin. Il y avait les chiens dressés à se jeter sur les détenus, à les égorger et à les déchiqueter. Les 25 ou

50 coups de bâton sur le chevalet, souvent devant les chefs SS ou les prisonniers assemblés, comme pour les pendaisons. Coups assénés en principe sur les fesses, parfois, rarement comme il faut le dire, sur les reins du supplicié, ce qui alors provoquait sa mort (...) Dans certains commandos, on donnait l'ordre au Kapo de ne revenir qu'avec 2, 3, 10 détenus en moins, ce qui signifie qu'il devait les tuer, à lui d'en choisir le moyen. Il y avait les longs appels prolongés à plaisir et parfois sans motif. Ils tuaient des êtres tellement déjà éprouvés par le dur travail, la faim, et toute cette vie de souffrance qui nous était imposée. Il y avait la privation totale de nourriture, pendant un jour, parfois plus. Cela comptait pour des organismes tellement épuisés et affamés. Il y avait les crânes tondus, retondus, re-retondus, pour cent fois rien. Les fouilles des blocs incessantes, de nuit comme de jour, qui empêchaient tout repos. Les douches brimades par -30°.Tous les crimes, toutes les brimades, étaient autorisés, même entre détenus. Plus il y en avait de tués, plus ça débarrassait; cela faisait de la place pour les nouveaux venus.

Les Juifs. Les Gitans. Génocide

Il reste à parler des Juifs, des Gitans, de certaines catégories ethniques ou politiques qui, comme les poux (pardonnez-moi cette expression, elle ne vient pas de moi, mais des nazis), devaient être exterminés. Il y faudrait plus de temps et un grand chapitre spécial. Disons que les souffrances que je viens de décrire étaient multipliées au maximum pour tous ceux-là, et les juifs en particulier. Rien n'était trop odieux, rien n'était assez démoniaque pour les avilir, les briser par la souffrance et les exterminer. Ils étaient la race, ou plus exactement la non-race honnie, qu'il fallait à tout prix faire disparaître à jamais de la carte du monde, et dans les plus brefs délais.

Nous, déportés résistants et politiques, nous avions peut-être une chance sur cent, une chance sur mille, une chance sur dix mille de nous en tirer. Il nous restait l'espérance. Eux savaient qu'aujourd'hui était un sursis éphémère, mais que demain ou après-demain, inexorablement, impitoyablement, ce serait le four crématoire ou le bûcher, heureux s'ils n'y étaient pas jetés encore vivants. Nous, résistants, nous étions souvent arrêtés individuellement, parfois à deux d'une même famille, plus rarement au-delà de quatre. Eux, c'était toute la famille qui était embarquée, ascendants et descendants. Les enfants dans leurs langes, ou les vieux parents dans leurs fauteuils de paralytiques, quand ce n'étaient pas les mourants eux-mêmes. C'est ainsi que 300 Gitans d'une même famille ont été arrêtés. Je crois qu'il en est revenu 5 et c'est miracle [...]

Certains étant bien portants à l'arrivée dans la cour de l'usine, le jeu des jeunes SS consistait, pour inaugurer la journée et se mettre en forme, à lâcher leurs redoutables chiens de berger sur les juifs qu'ils s'étaient choisis pour victimes. La bête se jetait avec une telle violence sur le détenu qu'elle le renversait, le clouait au sol, et de ses crocs lui ouvrait la gorge avant qu'il ait eu le temps de se débattre. Puis, tout vivant, elle déchiquetait le malheureux. La bête qui avait été la plus rapide recevait des caresses de son maître, tandis qu'avec force quolibets et rires sataniques, les autres SS repoussaient du bout du pied les lambeaux de chair humaine qui encombraient le chemin. J'ai vu la colonne juive rentrant au camp, après la journée de travail, avec un gros rail sur les épaules. Les grands au milieu, les petits aux extrémités. Le rail en position instable reposait sur les épaules des plus grands. Alors, tantôt pour punir les grands qui auraient dû se baisser pour être au niveau des petits, tantôt pour apprendre aux petits à ne pas laisser toute la charge sur les épaules des grands, problème en réalité insoluble, les SS tuaient. Le tortionnaire arrivait, muni d'une barre de fer, et par-derrière, de toutes ses forces, frappait le prisonnier sur la colonne vertébrale, à hauteur des reins, ce qui le cassait en deux. Il tombait en arrière. Il devait rentrer au camp sur ses pieds, hurlant de douleur à chaque mouvement, suant sang et eau, soutenu par deux camarades compatissants et courageux. Quand il ne mourait pas en chemin, il agonisait sans soin au bloc, sur sa paillasse, entouré de ses camarades compatissants. Et tous les jours, un juif au moins était tué sur le chemin du retour. D'autres juifs nouvellement arrivés remplaçaient les morts, jusqu'à ce que leur tour vienne d'être remplacés.

Responsabilité collective

Vous me direz, vous qui avez été témoin de telles horreurs, pourquoi ne vous êtes-vous pas révoltées, pourquoi n'avez-vous rien fait, rien tenté ? Premièrement, et ça n'est pas une excuse, nous étions si fatiguées, si exténuées que nous n'avions pas la force de réagir. Ensuite, il y avait la terrible et démoniaque "responsabilité collective".

Par exemple, quand tellement indignée par ces meurtres journaliers de juifs, dont je viens de vous parler, je m'approchai de la gardienne SS pour lui dire ma désapprobation, elle répondit : "Mais ce sont des juifs, ce ne sont pas des hommes".

Les jeunes bandits SS, surpris de voir une prisonnière s'adresser à leur collègue, ce qui était formellement interdit, s'approchèrent pour s'informer. Mes camarades voyant le danger me supplièrent de rentrer immédiatement dans le rang : "Tais-toi, tu vas les faire tous massacrer." Et c'était vrai. Ma punition aurait été légère en comparaison du massacre collectif qui aurait été perpétré sous nos yeux. Mon intervention en aurait été le prétexte. Le camarade qui me servit d'interprète aurait peut-être subi le même sort. Pendant ce temps, moi la coupable, aurait été épargnée, les SS me laissant à mon remords, et surtout à la vindicte de mes compagnes, car ils croyaient peu au remords. Par la suite, j'appris à me dominer pour éviter le pire aux autres. Par cette méthode efficace, les nazis nous rendaient impuissants. Pour un détenu qui s'évadait, tout son bloc ou sa colonne de travail, quand ce n'était pas tout le camp, restait à l'appel, au garde-à-vous, jusqu'à ce qu'il fût retrouvé. Cela pouvait durer des heures, parfois beaucoup plus. C'étaient des appels meurtriers auxquels les plus faibles physiquement ne résistaient pas. Pour une évasion manquée, combien de morts auraient pu survivre ; et nous ne leur en voulions pas, ils avaient eu le courage de tenter leur chance.

Pour un rien, tout un bloc était privé de pain, parfois complètement de nourriture, pendant un temps variable, toujours trop long pour les affamées que nous étions. Les crânes tondus étaient la moindre punition. Mais en hiver, cela pouvait avoir des conséquences mortelles. Pour une camarade qui avait perdu son sabot dans la colonne, pour si peu de choses parfois, tout le groupe passait sous la tondeuse.

Solidarité et entraide

Elles se manifestèrent de bien des façons, chez nous, les femmes. Ce fut par exemple, la comtesse Yvonne de La Rochefoucauld, de Versainville, près de Falaise ; elle travaillait au Revier. Elle subtilisait, malgré les risques qu'elle encourait, quelques médicaments. Elle les apportait à notre bloc, sans contrepartie, sinon, bien sûr, notre gratitude. Ils permettaient d'adoucir les souffrances de nos malades non hospitalisées, parfois de les guérir, quand le cas n'était pas grave. Le charbon pour les dysentériques fut d'un grand secours pour les plus atteintes. Pour les autres, des volontaires faisaient charbonner leur pain, sur un maigre feu. Il était alimenté avec le bois que les "bûcheronnes" apportaient clandestinement, mais quand les SS découvraient leur larcin, elles étaient rouées de coups. Il y avait celles qui tuaient les poux des malades et des vieilles, celles qui soignaient et pansaient, malgré leur propre fatigue et leur souci personnel. Elles ne chômaient pas. En deux mois, nous avions perdu un tiers de notre effectif. Arrivées à Ravensbrück en février, nous comptions près de 300 mortes fin avril, sur un transport de 1000 prisonnières. Nous avions ainsi toute une cohorte de sœurs de charité laïques, qui s'ingéniaient à sauver les corps.

Pour préserver l'intelligence en grand danger, chaque fois qu'elles disposaient d'un peu de temps, si court soit-il, les intellectuelles récitaient ou composaient des vers, contaient des histoires, résumaient un livre qu'elles avaient beaucoup aimé. Souvenir impérissable que celui de ces "agrégées" nous parlant avec passion de leurs travaux, de leurs études, dans un milieu aussi inattendu et aussi impropre à de tels échanges de pensées qu'un camp de concentration. Souvenir émouvant que celui de ces montagnardes décrivant avec tendresse le petit coin où elles avaient vu le jour. Pauvres chèvres de M. Seguin, victimes elles aussi de leur grand amour de la liberté.

Il y avait celles qui croyaient en l'homme, croyantes ou incroyantes, telles que nous les concevons. Elles exhortaient les défaillantes au courage. Elles apprenaient à celles qui se négligeaient à se laver avec le "café" du matin, puisqu'il n'y avait pas d'eau, pour leur conserver une certaine dignité, au moins par un peu de propreté. Ingéniosités extraordinaires que toutes ces bonnes volontés pour empêcher leurs compagnes de tomber dans une déchéance que les nazis attendaient comme une victoire.

Et puis il y avait les "croyantes", des bonnes et des moins bonnes, des apôtres et des bigotes. Il y eut, par exemple, la femme du pasteur Roux de Marseille. Une petite bonne femme au crâne tondu, avec des yeux de lumière, un souvenir d'ineffaçable bonté. Bien que ce fût interdit, par tous les temps, elle allait dans les blocs de Françaises, une grosse Bible sous les bras. Comment se l'était-elle procurée ? Tout livre saint, tout livre de prières était formellement interdit et leur possesseur passible des pires sanctions. Chaque jour, elle nous apportait le verset à méditer. Elle voulait créer un lieu dans la prière et la méditation, entre toutes ses camarades d'infortune, pour leur donner courage et espérance. Je craignais pour sa vie : "Vous êtes trop imprudente, je vous en prie, ne venez pas ainsi chaque jour, vous vous ferez tuer". Paisiblement, avec son extraordinaire sourire, elle me répondait : "Que voulez-vous qu'il m'arrivât que Dieu n'ait prévu ?" Elle avait raison puisqu'elle a eu la joie d'être libérée et de revenir en France mourir au milieu des siens.

Il y avait Mme Robert, petite bonne placée par l'Assistance publique chez un pasteur, puis mère de famille. Elle fut arrêtée pour avoir ravitaillé les hommes du maquis, dans son village du Massif central. Elle était presque analphabète, elle ne savait que chanter des cantiques. Alors, après son travail, malgré sa fatigue et la tuberculose qui la rongeait et la faisait tousser effroyablement, elle allait sur les lits des mourantes. Elle les berçait de ses chants qui ressemblaient à des complaintes. Elle réconfortait avec des prières naïves qu'elle improvisait et qui allaient droit au cœur. Elle était effacée, modeste, la plus humble de nous toutes ; sûrement l'une des meilleures. Là où elle allait, c'était un ange qui passait.

Je ne puis clore ce chapitre sans évoquer celle qui fut "mère Marie de Lyon", religieuse à Lyon". Elle fut arrêtée pour fait de résistance. Je ne l'ai pas connue, cette histoire me fut racontée par ses compagnes du bloc 15 qui l'ont vécue. Dépouillée, dès l'arrivée, comme nous toutes, de son habit de

religieuse, revêtue de son habit de prisonnière, elle réussit à se procurer un morceau de tissu. Elle le noua sur sa tête comme un petit voile. Il lui donnait un vague air de nonne et lui assurait maints coups de bâton de la part des kapos et des SS que ce chiffon insolite indisposait.

Dans ses instants de repos, mère Marie visitait les malades du bloc. Elle priait avec elles, leur apportant paix et espérance dans la mesure où cela était possible en ces lieux. Le soir, dans un coin du bloc pour ne pas indisposer les autres, elle présidait un groupe de prières avec les catholiques. Se joignaient à elles celles qui avaient besoin d'entendre parler d'espérance et de charité, ou qui cherchaient un Dieu compatissant. Le dimanche, quand elle ne travaillait pas, elle "disait la messe". Sa conduite exemplaire, son dévouement inlassable, sa sérénité, forçaient l'admiration et le respect de toutes, sans exception. Un jour, le "sinistre camion", celui de la chambre à gaz, ou du "Jungerlager", ce qui ne valait pas mieux (...), vint au bloc 15 chercher sa cargaison de victimes, c'était peu de temps avant l'évacuation du camp. Un kapo appela des numéros. Il ne servait à rien de se rebeller, il fallait y aller de gré ou de force. Toutes les partantes, comme celles qui restaient, étaient glacées d'effroi. Quand l'appel fut terminé, celles qui n'avaient pas été appelées suivirent leurs compagnes jusqu'au véhicule. mère Marie leva la main en signe de bénédiction, la voix cassée par l'émotion elle exhortait ses amies au courage, quand tout à coup l'une d'elle, surgissant à l'arrière du camion, se mit à hurler, folle de terreur et de rage : " C'est facile à toi de nous souhaiter courage. Toi, tu restes, mais nous, nous allons mourir. Puisque tu parles si bien, viens donc prendre ma place. Nous verrons ton courage. Tu ne dois pas avoir peur, tu as ton Dieu avec toi. Viens donc ici le rejoindre". À la surprise générale, mère Marie sauta dans le camion, empoigna celle qui, de peur, était devenue une véritable furie, et la fit basculer par-dessus bord. Avant qu'aucune ne soit revenue de sa stupeur, les SS n'ayant rien vu, le tragique véhicule démarra. Et l'on entendit, ce qui ne s'était jamais produit, une cargaison tout entière chanter des cantiques en allant à la mort. Cela se passait au milieu de l'enfer de Ravensbrück.

À tout ce que j'ai essayé de vous décrire, il faudrait ajouter la crasse, l'odeur de chien mouillé, de clochard dont nos vêtements étaient imprégnés et qui nous collait à la peau. L'odeur de "merde" des dysentériques (aucun mot ne peut remplacer celui-là, tant l'odeur était insupportable même s'il fallait pourtant la supporter), les poux, la gale, les punaises, l'entassement des blocs, des lits (...), la promiscuité intolérable et que nous ne pouvions éviter, les fouilles permanentes des SS qui vous privaient chaque fois de l'objet personnel que vous aviez réussi à vous fabriquer, ou que vous vous étiez procuré au prix d'une ration de pain, pourtant indispensable. C'était par exemple la cuillère de bois à laquelle vous teniez, parce qu'elle vous évitait l'humiliation de laper votre brouet comme un chien. Il y avait la folie collective à laquelle il fallait échapper à tout prix. (...) Mais au milieu de cette géhenne, il se trouvait quelques Mère Marie, quelques Mme Robert. Il y avait Simone Yahiel, jeune danseuse-étoile du théâtre du Petit Monde à Paris. Elle arrivait à vaincre sa faiblesse pour nous inventer des danses de "rêve". Grâce à son courage, à son talent offert comme un sacrifice, nous pouvions nous évader quelques instants de notre cauchemar. Nous avions le cœur rempli de rêve, de beauté et de gratitude.

Il y avait tante Marcelle, qui, aux moments les plus tragiques, nous disait quelques vers de sa composition, si pleins d'humour et de cocasserie qu'ils forçaient à rire les plus angoissées. Il y avait... Il y avait... Il y avait toute cette lumière, toute cette chaleur fraternelle, qui nous étaient dispensées au milieu de l'enfer, et qui nous rappelaient que nous étions encore des femmes, des êtres humains capables d'aimer et de sentir la beauté. Nous avons appris ici que l'on pouvait vivre sans pain parce qu'il y avait... Cet impondérable, fait d'espérance, de fraternité, d'amour, que je ne puis ni décrire, ni exprimer comme je le voudrais. Quand je retourne au camp, et c'est très souvent - en suis-je jamais sortie ? -je ne suis pas aussi triste que vous pourriez le penser. C'est pour y retrouver toutes celles-là qui furent des anges de lumière dans notre nuit, et pour y puiser courage et espérance comme autrefois.»

«Et si c'était à refaire ?...

Sachant par où il me faudrait repasser,

Mais pour une aussi belle cause, pour l'homme,

Son avenir, sa dignité, sa liberté, son bonheur 

Alors oui je referais ce chemin.»

 

Transcription, mise en page et illustrations

Michel Tribehou, juin 2019

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Dessin de Violette Rougier Lecoq - Ravensbrück

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Prisonnières de Ravensbrück
après la libération du camp, 1945

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Dessin de Violette Rougier Lecoq - Ravensbrück

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Gaétane Bouffay

 
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Gaétane Bouffay

deux mois après son retour des camps

 
 
 
 
 
 
 
 
 

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