La revue illustrée du Calvados

 

Saint-Méen, du Pré-d'Auge,

guérisseur de la Lèpre

Article publié en août 1913 dans "La revue illustrée du Calvados"

 consultable sur le site de la BNF (suivez ce lien)

Sub quœrcus pede limpidus
Quo mundatur humor fœdus
Fons illi consecratur (1).

 

Les Saints guérisseurs du Calvados ! Combien n'en compterait-on pas : Saint-Clair, d'Hérouville ; Saint-Ursin de Lisieux, qui préserve des fièvres ; Saint-Roch, à Vimont et ailleurs qui écarte la peste et guérit des plaies ; Saint-Siméon et sa fontaine à Sainte-Honorine-des-Pertes, Saint-Laurent de Glos et de la Pommeraye pour les brûlures, Saint-Hildevert de la Pommeraye pour les coliques, Saint-Juste de Fervaques qui guérit les enfants de la peur, Sainte-Apolline à Manerbe pour les maux de dents. Jusqu'aux pèlerinages à Courcy où l'on met dans les chaînes les enfants tardifs à marcher, à Louvigny pour la guérison du carreau, ou Ouville-la-Bien-Tournée, démarche propice à un heureux accouchement, etc.

Cependant l'un des plus généralement connus et à l'intercession duquel ont le plus souvent recours les mamans affolées par les gourmes, les acnés rebelles, les croûtes ou les pustules qui défigurent le cher visage de leurs petits, c'est Saint-Méen, dont l'effigie est vénérée au Pré-d'Auge et dont la fontaine est un but de pèlerinage très fréquenté.

En matière de choses surnaturelles ou simplement inconnues dont l'explication gênante ne s'accommode point de nos piètres raisonnements, il est immanquable qu'il se mêle à l'exposé des faits une part de merveilleux qui bientôt élimine le reste. De tout temps la Légende a suppléé aux lacunes de l'Histoire, quand elle ne s'y est point amalgamée d'une façon réfractaire à toute analyse. Chose admirable, et qui témoigne du désir de foi à des œuvres plus grandes que les œuvres humaines, à des puissances supérieures à nos forces limitées, lorsque la vérité simple et l'hypothèse surnaturelle se sont présentées ensemble, sans hésiter c'est l'hypothèse qu'on a voulu croire et la légende qu'on a tenue pour certaine.

C'est ainsi que des réalités prosaïques ont disparu à jamais oubliées, tandis que les contes et les mythes populaires transmis de la bouche de l'aïeule à l'oreille de l'enfant, sont demeurés intacts et plus vivants que jamais.

Dans l'épopée divine du Christ, le peuple fut plus volontiers conquis par les miracles du thaumaturge que par les paroles réformatrices du sauveur : à Roncevaux le dévouement de Roland s'efface devant le coup d'épée de Durandal et la prodigieuse sonnerie de l'olifant ; Jeanne d'Arc, sans ses voix n'eût pas été complète. Lorsque la foi religieuse vient à être entamée par le scepticisme des siècles, s'il n'est plus possible de découvrir aux héros des accointances divines, la postérité s'empare des gestes ou des mots qui lui semblent admirables, les complète, les magnifie, puis charge sa tradition orale de perpétuer mieux que par le marbre ou le bronze, le souvenir de ces hauts faits où il entre un peu de vérité et beaucoup d'imagination.

Il serait donc contraire à la règle que saint Méen n'eût pas sa légende à côté de son histoire, d'ailleurs glorieuse et que la première ne fut pas de beaucoup plus et mieux connue que la seconde.

Aussi bien, malgré la biographie du saint par le dominicain Albert le Grand, les notes éparses dans les Bollandistes, le récent ouvrage de M. l'abbé H. Chasles (2) et les articles de l'excellent abbé Lefèvre, curé du Pré-d'Auge, dans son Bulletin paroissial en est-il ainsi et la légende de saint Méen et de sa fontaine miraculeuse prévaudra-t-elle longtemps, toujours sans doute, sur les autres mérites de l'abbé de Saint Jean de Gaël.

Voici donc cette légende, la légende dorée qui ne cite point d'auteurs et ne fournit pas de preuves, mais qui affirme avec l'autorité de treize siècles de tradition.

*
* * 

La légende   
 

Saint Méen se trouvait à passer par le Val du Pré-d'Auge. Fatigué d'un long voyage il s'étendit au pied d'un chêne et se reposait lorsque survinrent deux jeunes filles qui remontaient la pente portant sur leurs épaules des cruches pleines.

L'abbé les arrêta au passage et leur demanda un peu d'eau pour étancher sa soif et laver les pustules qui couvraient son visage.

L'une qui était assure-t-on, et nous le croyons sans peine, car la beauté est bonne, petite, laide, revêche, et sans pitié, lui tourna le dos et s'enfuit d'un air méprisant. L'autre, de taille moyenne, svelte et distinguée comme une damoiselle, s'approcha souriante du vieillard et déposa à ses pieds sa cruche de terre. Saint Méen remplit sa gourde et dit à la compatissante jeune fille : « Désormais, pour épargner vos pas, vous viendrez puiser l'eau à la source qui va jaillir ici-même sous cette chesnaie : quant à votre compagne elle est déjà atteinte de la lèpre et après avoir vainement essayé tous les remèdes elle devra venir se laver à cette source si elle veut guérir ».

Et il en fut ainsi de tous points. La vertu miraculeuse de la source fut bientôt connue et depuis on n'a pas cessé d'en faire usage ni de prier Saint Méen pour obtenir la guérison des maladies de la peau.

*
* *

Voyons à présent l'histoire


Saint Méen que l'on trouve ordinairement désigné sous les noms de Conard Méen, et de saint Méven, du latin Mevennus, naquit vers 540 d'une famille riche et noble de la province de Givent dans le South-Wales. Il était, croit-on, parent de saint Magloire et de saint Samson par sa mère.

Il passa en Armorique et y prêcha l'Evangile avec beaucoup d'édification et de fruit. Le comte Caduon et Guerech Ier, comte de Vannes, l'accueillirent avec faveur et lui facilitèrent la fondation de l'abbaye de Saint-Jean Baptiste de Gaël, sur les bords de la rivière Men, au diocèse de Saint-Malo à environ 9 lieues de Rennes.

Etabli abbé vers 570 par saint Samson, Conard Méen maintint toujours une règle stricte parmi ses religieux : ce fut lui qui donna l'habit à Judicaël, roi de Domnonée, lorsqu'attiré par la vie monastique celui-ci quitta le monde pour se consacrer à Dieu dans la 22e année de son âge.

L'abbé fonda un second monastère près d'Angers.

Il mourut en odeur de sainteté vers l'an 617. Son tombeau se trouve avec celui de l'abbé de Coëtlogon, dans l'abbaye de Saint-Jean de Gaël qui s'appelle aujourd'hui de Saint-Méen.

On voit aussi dans ce monastère une fontaine miraculeuse qui guérissait de la terrible lèpre que les anciens auteurs qui ont écrit sur la médecine, désignent couramment sous le nom de mal de Saint-Méen.

Le nombre et l'éclat des miracles qui s'accomplirent à cette fontaine et à son tombeau le firent honorer dès le VIIe siècle dans les litanies anglaises. Il était aussi nommé dans le missel dont l'église d'Angleterre se servait avant la conquête des Normands.

A l'époque où nos ancêtres apparurent sur les rivages de la Manche les reliques du saint furent portées à l'abbaye de Saint-Florent, près de Saumur ; il en est cependant demeuré une portion dans le monastère qu'il fonda.

Sa fête est désignée comme solennelle à la date du 21 juin, dans les calendriers de la plupart des diocèses de Bretagne.

Saint Méen est honoré d'une façon particulière en de nombreux endroits ; l'église de Tréméven près Lanvollon (Côtes-du-Nord) lui est dédiée et sa statue se trouve dans les églises de Saint-Maurice à Salins (Jura) celle-ci très ancienne, de la Chapelle-Biche, près Flers, etc... Son culte est aussi en grande vénération depuis près de deux cents ans dans l'église de Hattenville prés de Fauville-en-Caux.

*
* *

Tout cela ne nous dit pas à quelle occasion saint Méen serait passé au Pré-d'Auge et y aurait manifesté sa puissance curatrice.

Bien que rien de précis ne l'affirme, on peut tenir la version suivante pour vraisemblable.

Saint Samson, oncle de saint Méen, était évêque de Dol et son diocèse possédait une exemption à l'embouchure de la Risle (Eure).

Ce serait en se rendant à cette exemption que Conard Méen aurait traversé notre pays. Son séjour se trouve confirmé par une appellation que l'on entend souvent accolée à son nom " Saint-Méen-de-Grestain ". Or Grestain se trouve précisément sur les bords de la Seine près de l'embouchure de la Risle.

S'imagine-t-on les théories de lépreux, rongés du terrible mal qui durent accourir durant le Moyen-Age au val Saint-Méen, près de la fontaine salvatrice ; les regards de ferveur désespérée qui s'élevèrent vers l'effigie du bon abbé, conservée à l'église, ou vers celle qu'abrite le chêne sous lequel jaillit la source ! 

Aujourd'hui, l'intercession du saint est demandée pour des maux moins affligeants, affections de la peau toujours, mais qui se réduisent le plus souvent aux gourmes rebelles des enfants.

La démarche préliminaire à tout pèlerinage d'un malade à Saint-Méen était et est encore, la quête du prix de la messe par la mère de l'enfant ou l'un de ses proches : cet argent devait être reçu dans une bourse ou une coupe et ne pas être touché des doigts du sollicitant.

Dans une ordonnance du 27 octobre 1873, Mgr Hugonin, évêque de Bayeux, fixait à 2 francs 10 le prix d'une messe particulière pour les pèlerins et à 0 franc 50 la participation à une messe hebdomadaire célébrée, le jeudi à 9 heures à leur intention. Il interdisait au curé de la paroisse de se charger d'aucune neuvaine, et laissait libre la fourniture des cierges et la récitation des évangiles. Toutefois le digne évêque rappelait aux pèlerins « que toutes ces pratiques excellentes en elles-mêmes ne sont pas cependant nécessaires et obligatoires pour obtenir les grâces qu'ils sollicitent, mais que le succès de leur pèlerinage dépend surtout des bonnes dispositions de leur cœur, de la pureté de leur intention, de la ferveur de leur prière et de la bonté miséricordieuse de Dieu ».

Touchante église aux lignes chancelantes et disproportionnées qui ne sont pas sans charme, paysage mouvementé comme une toile de maître, pittoresque auberge des pèlerins, grands arbres entourant le vieux manoir seigneurial, rien ne manque au val Saint-Méen pour en faire un endroit insigne et digne d'un multiple intérêt. L'église renferme un tableau de saint Sébastien par Lehman, une pietà en pierre et bois fort belle, un christ en terre cuite, œuvre naïve des anciens potiers, des tableaux curieux ; les tombes seigneuriales de Ch. de la Rivière et de J. de Monney... les pierres extérieures retournées lors d'une réédification gardent la trace des fresques qui ornaient la chapelle du Rosaire où pria Dom Georges, abbé Val-Richer, qui fut curé du Pré-d'Auge.

 

NOTES :
(1) Hymne de Saint-Méen : Au pied d'un chêne une source limpide lui est consacrée, où l'humeur viciée est purifiée.
(2) Aumônier à Saint-Laurent de Rennes.

logo-village-fr.gif