Chronologie
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1906, 25 mars                 Naissance de Marius-Henri Lanier à La Neuve-Lyre (Eure)

1920                                 Entrée au petit séminaire d’Évreux.

1923                                 Entrée au petit séminaire de Caen.

1932, 25 juin                   Ordination sacerdotale de l’abbé Lanier.

1932, septembre            L ’abbé Lanier est nommé curé du Pré-d'Auge.

1939                                 Il s’engage comme aumônier militaire volontaire.

1940                                 Il est grièvement blessé à Ottignies.

1944, 22 mars                 Arrestation de l’abbé Lanier et de M. Picard, maire du Pré-d'Auge, par la Gestapo. Ils sont emprisonnés à                                                         Poitiers.

1944, 10 juillet                Départ de l’abbé Lanier de la prison de Poitiers, halte à la prison de Fresnes

1944, 11 juillet                Arrivée au camp de Compiègne.

1944, 26 juillet                Départ pour l’Allemagne.

1944, 30 juillet                Arrivée au camp de Neuengamme.

1944, déc.                        Transfert à Dachau, au « block des prêtres ».

1945, 29 avril                  Libération du camp de Dachau par les Américains.

1945, 1er juin                  Arrivée en gare de Lisieux.

1946, 25 mars                 L’abbé Lanier est nommé curé-doyen de Cambremer.

1950, 5 mars                   Remise de la croix de chevalier de la Légion d’honneur par Edmond Michelet,
                                          ancien ministre et ancien camarade de déportation de l’abbé Lanier.

1952, 30 juin                   Décès de l’abbé Lanier, à l’âge de 46 ans.

1952, 5 juillet                  Cérémonie des obsèques.

[1]  Chronologie établie par Béatrice Poulle, Conservateur aux Archives départementales du Calvados

 

 

 

L'abbé Lanier
un courage et un dévouement sans limites

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Pour préparer son ouvrage "Visages lexoviens", Gaëtane Bouffay a interrogé les témoins de l'occupation allemande. Elle écrit : "Chaque fois que je les questionnais sur l’un de nos camarades disparus, les visages de mes interlocuteurs s’attristaient, devenaient durs. Les hommes, parfois, essuyaient furtivement une larme qu'ils ne pouvaient retenir. […] Pour l’abbé Lanier, ce fut tout le contraire. Dès que je prononçais son nom, les visages s’éclairaient d’un sourire qui souvent se transformait en un immense éclat de rire. L’un de ses paroissiens s’excusa en ces termes: "Je ris, parce que pour moi, notre curé est toujours vivant. Je ne puis penser à lui sans me souvenir de sa gaieté communicative. Il était un vrai boute-en-train. Je vous assure que si le Paradis est à l’image de sa paroisse, il y fera bon vivre et l’on ne s’y ennuiera pas.”[2]


[2] Monographie "Visages lexoviens", Gaëtane Bouffay

  • Annexe p 30 : Anecdotes sur l'abbé Lanier

Marius et Marguerite Lanier, une enfance difficile

Leur père, Léon Lanier, est né le 15 mai 1870 à Paris (XXe arrondissement). Il épouse Léonce Laugeois, employée de commerce à Moyaux. Le mariage est célébré le 19 novembre 1901 à Blangy-le-Château où la jeune fille est née le 4 mai 1877.

Léon et Léonce s'installent à la Neuve-Lyre, village du Pays d'Ouche (Eure) et ouvrent un magasin de "nouveautés".[3]

Le couple donne naissance à deux enfants, Marius, né le 25 mars 1906 et Marguerite, le 4 septembre 1907. Le père décède le 3 septembre 1911.

"A l'École de la Neuve-Lyre, il se révéla intelligent et studieux, mais taquin et moqueur. Affectueux, oui, mais d'une affection qui n'était pas tendre et n'excluait pas les résistances devant ce qui ne lui plaisait pas.

"Qui aime bien châtie bien" disait-il souvent. Il disait plus souvent non que oui, il faisait aussi des colères. Il était aussi très peureux, les orages le rendaient malade."[4]

Après avoir obtenu son Certificat d'Études, Marius entre au Petit Séminaire d'Evreux le 20 avril 1920.

Deux mois plus tard, le 11 juin 1920, la mère des deux enfants décède.

 

"Et nous voilà deux orphelins !, écrira Marguerite. Qui donc allait nous prendre en charge ? Un tuteur, M. E. Férey[5], une tutrice, notre grand-mère maternelle : Mme Laugeois. La mère Laugeois était très généreuse, mais pas facile, de plus, nous n'étions pas habitués à vivre en pleine campagne. L'épreuve sera de courte durée; le tuteur se réveilla. Monsieur Férey, en avril 1921, nous prit chez lui. à Léaupartie, à quelques kilomètres de Cambremer."[6] C'est donc l'oncle des enfants qui prendra soin des jeunes gens.
 

[3] Les marchands de nouveautés vendent les articles les plus nouveaux, les plus à mode pour la toilette des femmes : étoffe, mercerie, rubans, lingerie…

[4]  Monographie de l'abbé Dutel, 1995, 79 pages

[5] E. Férey est l'oncle maternel des deux enfants.

[6] Propos attribués à la sœur de Marius Lanier

  • Annexe p.27  : arbre généalogique


"Un prêtre, notre cousin, le Chanoine Henri Lanier, Official  [7] à l'Archevêché de Paris, prit en charge les
frais de pension et d'études de Marius. "Après beaucoup de difficultés, le Diocèse de Bayeux accepta le
séminariste d'Evreux."[8]

Marguerite deviendra religieuse. Elle fait sa Profession religieuse le 12 juin 1929. Elle travaillera au
Bon-Sauveur à Caen, auprès des sourds-muets.

Un séminariste à la foi rayonnante

Son ami de toujours, l'abbé Dutel se souvient : " Il nous rejoint au Petit Séminaire de Caen, en classe de 3e, en 1923. Spontanément, se créa autour de lui un cercle d'amitié dont je fus déjà le privilégié au point que mes camarades pensaient que je le connaissais avant sa venue au milieu de nous."[9]

" Pour nous, tout changea. Il était un pôle d’attraction tant sa foi solide, son dynamisme, sa franche gaieté attiraient toutes les sympathies.”[10]

"De santé fragile – et cela se devinait – notre aîné de deux ans, cela compte entre 15 et 17 ans, il devint notre grand frère. Ses études furent entrecoupées de périodes de repos qu'il prenait à Léaupartie-Montreuil

  • Annexe p. 34 : Pierre Dutel et Marius Lanier : une longue et solide amitié

 

Puis, ce fut le Grand Séminaire à Bayeux (1927-1932). Dans un premier temps, deux années de philosophie, suivies ordinairement du service militaire. L’Abbé Lanier fut réformé. Il semble qu'il souffrit de ne pas faire cette expérience. On le retrouve en septembre 1929 à Lisieux, au milieu des soldats, lors d'un pèlerinage militaire. Pour l'Abbé, ce furent les trois années de théologie à Bayeux.

"Les semestres, puis, sur la fin, les trimestres étaient longs et, bien souvent, notre grand séminariste devait prendre du repos dans la campagne de Montreuil. […] Avec des trimestres ainsi écornés, avait-il les mois exigés par le règlement ? Il paraît que les Directeurs ont hésité à l'appeler à l'ordination. Mais le "vieux médecin" du Séminaire fut le prophète : "Ordonnez-le prêtre, confiez-lui une paroisse à la campagne. Il se portera bien". L'abbé reçut donc le sacerdoce le 25 juin 1932.

Ce fut le 10 juillet grande fête à Montreuil-en-Auge suivie de quelques bonnes semaines de repos chez son oncle avec tous ses amis et de nombreux jeunes."[11]

L'abbé Lanier : un curé en guerre contre l’indifférence, l’injustice, la misère

Au mois de septembre 1933, Monseigneur Picaud le nomme Curé du Pré-d'Auge. C'est en raison de sa mauvaise santé que son évêque l'a nommé à la campagne. Son secteur comprenait la desserte des communes du Pré-d'Auge où il habite, La Houblonnière, La Boissière, Les Monceaux.

 

L'abbé Lanier

"Par des chemins invraisemblables, à cette époque les routes goudronnées étaient rares, les paroissiens entendent le bruit de ferraille d’un monstre pourvu de roues, et qui roule. Bringuebalant, tintinnabulant, cahotant, pétaradant, il visite sans en oublier un seul, tous ses paroissiens, sur cet engin qui ose porter le nom d’automobile.

Sa foi est si sincère et si contagieuse, qu’aucun n’ose lui résister. Il établit, selon ses propres convictions, plus de justice sociale et de justice tout court. Il fait des provisions chez les plus riches, pour les offrir aux plus déshérités. Il porte à une mère de famille, le sac de pommes de terre recueilli chez le maire ou l’un des cultivateurs de son territoire. […]

”M. l’abbé Lanier avait une intelligence remarquable, une grande facilité d’assimilation, le sens des nécessités du moment ; il avait surtout une activité débordante, si débordante même qu’il est assez difficile de résumer son ministère au Pré-d'Auge tant ses entreprises furent nombreuses."[12]

 

L'abbé Lanier participe à une fête familiale (début des années 1930)

Beaucoup de jeunes s'inscrivent à la section de Jacistes qu'il vient de créer. Avec leur concours, il nettoie et aménage le presbytère, il leur fait construire une salle des fêtes. "Ce sont eux qui établissent le programme des activités et des réjouissances. Il leur apprend à donner de leur personne comme il le fait lui-même. Il trouve, chez ces jeunes, un enthousiasme débordant, tout heureux qu’ils sont de pouvoir employer ces forces vives qu'ils sentent en eux. Il crée une cantine indispensable en raison de l’étendue de sa desserte. L’abbé est alors nommé Aumônier de la Fédération Jaciste du Pays-d'Auge. […] Mais, pour accomplir tous ces travaux, mener à bien toutes ces charges, combien de peines, de fatigues, d’insomnies. Il n’hésitait devant aucun sacrifice, il ne reculait devant aucun effort. Parti en guerre contre l’indifférence, contre l’injustice, la misère, il voulait remporter cette bataille. […]

Oh, bien sûr, tout n’était pas parfait, il n’était pas un surhomme. Peut-être un peu brouillon aux yeux de quelques-uns, un peu négligent dans certains domaines, comment aurait-il pu en être autrement. Quand on lui en faisait reproche il citait, avec cet air malicieux et désinvolte qui lui allait si bien : "Lisez, dans la deuxième épître de Paul à Timothée, au chapitre 2 et au verset 2 : «Il n’est pas de soldat qui s’embarrasse des affaires de la vie». Il était chez lui tout juste pour dormir quand il le pouvait ou en avait le temps, pour expédier les affaires courantes, en un mot faire l’indispensable. D’autres besognes l’attendaient au-dehors. Il était toujours par monts et par vaux. Il mangeait au hasard des invitations, quand il y en avait, non qu’il dédaignât les bons repas. Sinon, il déjeunait d’un Pater et d’un Ave, comme il le disait en riant à ceux qui s’en inquiétaient. A cette occasion, une vieille femme m’a fait ce récit : ”Un jour, seule au coin de ma table, je déjeunais d’un hareng saur. Survint M. le curé que je n’avais pas vu arriver. J’en fus fort gênée. Lui, avec bonne humeur, regardant mon assiette, me dit sans façon : "Si vous en aviez un second, je déjeunerais bien avec vous !”. Pendant ce maigre déjeuner, sans doute pour me mettre à l’aise : ”Ne trouvez-vous pas que nous faisons un repas merveilleux, un repas de riches.” Comme j’allais protester, croyant qu’il se moquait, il continua : "Mais oui, c’est un peu comme les disciples d’Emmaüs, vous, moi et regardez ce rayon de soleil qui vient éclairer nos têtes et cette table ; n’est-ce pas la présence de Dieu ? Il nous réchauffe et semble nous bénir.” [13]

1940 : L'abbé, aumônier militaire volontaire

En 1939, sa santé fragile ne lui permet pas de faire son service militaire,  il est réformé. Mais il tenait à servir son pays et il parvient à se faire affecter au 43e régiment d'artillerie de Vernon comme aumônier militaire volontaire.  Son régiment participe à la bataille de France.

Contexte militaire : Lorsque le 10 mai 1940 les soldats du Reich envahissent la Belgique, la France et l'Angleterre, garantes depuis 1937 de la neutralité belge, répondent immédiatement à l'appel à l'aide lancé par le Gouvernement de Bruxelles et portent leurs armées à la rencontre de l'envahisseur.

Lors de cette bataille, l'abbé Lanier est grièvement blessé à Ottignies, près de Nivelle en Belgique.  Un éclat d'obus, impossible à extraire, s'est inséré entre deux vertèbres. Après beaucoup de soin, il put marcher à nouveau.

"Mais les choses étaient bien changées. Le front français avait été percé, la continuation de la guerre était devenue impossible. Il y eut l’armistice et l’occupation allemande. Il revint, démobilisé, dans sa paroisse, meurtri physiquement, portant un "corset de fer", carcan que le chirurgien lui avait recommandé de ne jamais quitter, sous peine des plus graves infirmités. Cependant il se montra toujours aussi vaillant, insouciant de lui-même, toujours aussi dévoué et charitable.

Son premier objectif, l’essence venant à manquer à cause du rationnement, fut de transformer la vieille bagnole en brûloir à alcool. Ce fut, paraît-il, un de ces bricolages invraisemblables dont lui seul avait le secret ; mais ça marchait. "Une vraie pétoire", me dit l’un de ses amis." [14]

Espérer pour préparer les "recommencements" français

Nous savons que l'abbé Lanier ne reculait devant aucun effort, aucun sacrifice ; il se battait contre l'indifférence, l'injustice, l'apitoiement. Aux jeunes, il leur apprenait à donner de leur personne comme il le faisait lui-même. A ses paroissiens qui subissent les épreuves de la guerre, il fait de même.

Vœux de l'abbé à ses paroissiens, dans la brochure paroissiale, "Nos vieux clochers" du 1er janvier 1942 (extrait) "Je sais trop, mes chers paroissiens, vos difficultés et vos soucis, vos inquiétudes et vos angoisses, toutes vos souffrances physiques et morales, et celles aussi de ceux des vôtres qui, loin de vous, dans quelque Oflag ou Stalag,[15] devront cette année encore, se contenter de vous envoyer des vœux estampillés, je sais trop tout cela pour vous dire sans plus : "Bonne et heureuse année !"

Si l'abbé compatit aux souffrances de ses paroissiens, il leur demande aussi de préparer un avenir meilleur. "Le grain ne meurt en terre que parce qu'il doit préparer l'épi doré de la moisson. C'est la grandeur et la fécondité de toute vie humaine de pouvoir assurer elle-même son propre "renouveau.

Voyez avec quelle ténacité le paysan de chez nous, chaque automne recommence à semer le grain, même quand la tempête ou l'ouragan a saccagé la récolte prometteuse du dernier été. A nous, aujourd'hui, de préparer les "recommencements" français, en gardant nos âmes dans la droiture, la noblesse et la grandeur.

A chaque instant, à chacun des moments du présent, ne l'oublions pas, nous pouvons poser un acte qui nous sauve ou qui nous perd, mais aussi qui peut hâter ou retarder, peut-être compromettre à jamais le renouveau du pays, notre espoir immense."

L'abbé Lanier entre en résistance

 

Abbé Lanier, 1943

Lorsque Pierre Laval a institué les Service du Travail Obligatoire (S.T.O.) en 1943, l'abbé Lanier a tout fait pour empêcher le départ des jeunes vers l'Allemagne. "Ou bien il les cachait chez des amis sûrs, ou bien il leur procurait de fausses cartes d'identité. Ses amis lui conseillaient la prudence : il croyait de son devoir de tout faire pour empêcher ce qu'il considérait comme la plus grave atteinte à la liberté et à la foi des jeunes."[16]

Pour la fabriquer les faux papiers, pour organiser la fuite des jeunes, l'abbé utilisait les réseaux clandestins et notamment le réseau Jean-Marie Buckmaster par l'intermédiaire du pasteur Orange. L'abbé prenait des risques, il disait "La Gestapo finira par m'arrêter", ce qui arriva"[17] le 22 mars 1944.

L'arrestation de l'abbé Lanier et du maire

"Le 22 mars 1944, Albert, le tortionnaire de la Gestapo de Caen, procédait à l’arrestation de l'abbé Lanier et du maire, M. Picard, sous l’inculpation de fabrication de fausses cartes d’identité soustraction de jeunes au S.T.O., aide à des parachutistes américains. […] Cette arrestation brutale, la mitraillette, les coups (les premiers), ce pillage du presbytère, ces injures, ma soutane déchirée, le Christ jeté par des mains sacrilèges, l’arrestation de M. le Maire, ces chaînes qui nous lient tous les deux." [18]  "J'ai été frappé à Lisieux par la Gestapo au bureau des Feldgendarmes, ils m'ont déchiré ma soutane et enlevé mon appareil de blessé de guerre." [19]  

L’abbé fut atrocement brutalisé et il est probable qu’une fracture du crâne, qui parut légère d’abord, mais qui plus tard, devait dégénérer en tumeur, fut le résultat des coups reçus.[20] Le corset de fer lui fut enlevé. Les gestapistes profitèrent des blessures de la colonne vertébrale pour raffiner leurs tortures ; ils excellaient dans ce genre de choses."[21]

Les causes de l'arrestation de l'abbé Lanier

L'arrestation de l'abbé Lanier est liée à celle de l'un de ses contacts, résistant comme lui, l'abbé Pierre Arnaud, professeur de philosophie au collège Richelieu de la Roche-sur-Yon. 

Dans sa biographie de l'abbé Arnaud (1947)[22], J. Villeneuve nous donne des précisions sur les circonstances de son arrestation.

Fin septembre 1943, deux hommes, "l’un âgé de 45 ans, bien mis, portant moustache, l’autre, 18 à 20 ans, se disant fils du premier se présentent à l'abbé Pierre Arnaud." Ce sont deux indicateurs à la solde

L'abbé Arnaud

de la Gestapo. Le plus âgé dit vouloir faire passer en Angleterre son fils et un ami de Paris. Ils fournissent à l'abbé preuves et garanties sur l'authenticité de leur démarche. Mis en confiance ce dernier "leur donne deux adresses : celles de M. l'abbé Lanier, curé du Pré d'Auge, en Normandie, et elle de M.A. Méchin, pharmacien à Foussais."

Le 15 février 1944, à 5 h du matin, la police allemande incarcère l’abbé Arnaud. Un mois plus tard, après une enquête minutieuse de la Gestapo, c’est au tour de l’abbé Lanier d’être arrêté.

  • Annexe p 36 :  Les circonstances détaillées de l'arrestation de l'abbé Arnaud

Détention à Caen, Poitiers et Compiègne

Prison de Caen

"A Caen, j'ai été giflé et j'ai reçu des coups de poing."[23] "Les interrogatoires succèdent maintenant à la ”petite torture" qu’on m’applique paraît-il "par bonté”, à cause de ma blessure de guerre !... On m’affirme que six de mes jacistes ont été fusillés, que dix vont l’être dans les 48 heures, si je ne donne pas des noms. Grâce à Dieu, la souffrance me paralyse la langue, ce qui met en rage mes bourreaux, qui s’en prennent maintenant à mon titre, au Christ, à Dieu. Mais on s’habitue à tout ; cela ne me fait plus rien. Je suis prêt. Je sens que la moindre de mes paroles peut causer la mort de l’un ou l’autre de mes jeunes et tant de larmes dans leur foyer. Je me sens vraiment heureux de souffrir, je suis en paix. J’ai fait simplement mon devoir de Prêtre et de Français : Dieu seul peut me juger. Jamais, peut-être, on ne saura où et comment je suis mort. Peu importe, Dieu est là, qui sait tout LUI.”[24]

Prison de Poitiers

L'abbé est ensuite transféré à la prison de La Pierre-Levée à Poitiers ; il y restera plusieurs mois. Quant à M. Picard, il est libéré cinq semaines après son arrestation. Libération due vraisemblablement à l'insistance qu'a mise l'abbé pour disculper le maire, affirmant aux policiers qu'il était le seul responsable.[25] La détention de l'abbé à Poitiers fut très éprouvante : il était au secret et subissait des tortures. Il se souvient : "Lors d'un interrogatoire, l'on me serrait les pieds et les mains dans des étaux et ensuite on me piquait le bout des doigts avec des épingles. On me fouettait avec un fouet muni d'une boucle de plomb à l'extrémité et ce jusqu'au sang. J'ai assisté à des tortures plus graves. J'ai vu arracher les seins des jeunes gens avec des pinces, sans leur procurer le moindre soin ensuite, on brûlait la plante des pieds aux patients. J'habitais une cellule au-dessus de la salle des tortures et j'entendais hurler à journée entière."[26] .

L'abbé Lanier et l'abbé Pierre Arnaud ont partagé les mêmes lieux de détention ; aussi emprunterons-nous certains passages de la biographie de l'abbé Arnaud pour rendre compte des conditions de vie à la prison de Poitiers, au camp de Royallieu et au camp de Neuengamme.

"Le 10 juillet, à 16 heures, les partants pour Compiègne sont regroupés dans un préau. Ce sont des hommes de toutes conditions sociales, quelques-uns à peine vêtus, au hasard de l'arrestation, et l'un d'eux, en soutane, l'abbé Arnaud. […]

Un peu plus tard apparaît un autre prêtre, la soutane en loques : l'abbé Lanier, curé du Pré-d'Auge, en Normandie, arrêté, entre autres motifs, pour avoir dit en chaire : « La croix du Christ vaincra toutes les croix ! »

Neuf heures du soir. À raison de 30 par camion et tenus à une immobilité complète, les prisonniers s'embarquent pour Compiègne. Le passage de la Loire est délicat : l'aviation alliée survole sans arrêt. Tours, Orléans sont traversés."[27]

Le 10 juillet au soir, bref passage à la prison de Fresne. L'abbé apprend qu'il a été condamné à mort, peine commuée en travaux forcés à perpétuité. Le lendemain, d'autres camions au complet se joignent au convoi qui reprend la route pour arriver au camp de Royallieu à Compiègne vers 17 heures. L'abbé restera deux semaines dans le camp.

Camp de Royallieu, Compiègne

Pour l'abbé Lanier ces quinze jours sont "un rapide arrêt dans un oasis."[28]  C'est dans ce camp qu'il fera la connaissance de l'abbé Arnaud qui lui aussi "va passer à Compiègne deux semaines, agréable détente par contraste avec la claustration de Poitiers, jour de Paradis, s'il pouvait s'en douter, à côté de l'enfer prochain en Allemagne. [… ] Physiquement, le régime n'est pas dur. De 7 heures du matin, heure du réveil, à 21 heures, heure du coucher, les prisonniers peuvent circuler autour des baraques, bavarder avec les camarades ou s'isoler pour la lecture et la méditation, fréquenter la bibliothèque, du reste abondamment fournie de bons livres et aussi, plus prosaïquement, laver leur linge et vaquer à leur toilette.

Cette vie recluse et assez désœuvrée est rompue par quelques ennuis d'ordre matériel : deux appels, d'ailleurs assez courts ; l'obligation de rentrer au pas de course dans les baraques dès l'arrivée d'un nouveau convoi, ou lors des alertes aériennes ; l'interdiction, sous peine de mort, de sortir des baraques de 21 heures à 7 heures, interdiction que les chiens lâchés se chargent de faire respecter ; lavages quotidiens et à grande eau des bâtiments, strictement exigés des Allemands ; surtout la prodigieuse quantité de puces, de punaises, insensibles au lavage empêchant tout repos."[29]

Départ vers l'Allemagne

"Le 26 juillet, branle-bas général ; c'est le départ pour l'Allemagne. Ordre est donné aux prêtres de quitter leur soutane qu'ils remplacent par des vêtements civils offerts par la Croix-Rouge. Le lendemain matin, les prêtres touchent des valises-chapelle portatives.[30] "A midi, nouvel appel, les prisonniers sont classés par groupes de 100. "Toutes les valises, tous les bagages sont chargés sur des fourragères. Il est interdit aux prisonniers de garder le moindre objet, même de la nourriture." Le soir venu, c'est l'heure du départ, en rang par cinq et par paquets de 100, les partants traversent Compiègne et rejoignent la gare. "Voici le train qui va les transporter hors de France : 20 wagons à bestiaux, comportant au milieu et à chaque extrémité trois voitures pour le personnel de garde. "Ordre de se

 

[7] Official : Juge ecclésiastique délégué par l'évêque

[8] Propos de la sœur de Marius Lanier, rapportés dans la monographie de l'abbé Dutel, 1995

[9] Monographie de l'abbé Dutel

[10] Monographie "Visages lexoviens", Gaëtane Bouffay

[11] Monographie du père Dutel

[12] G.A. Simon, Quelques souvenirs sur Monsieur le Chanoine M.-H. Lanier, curé-doyen de Cambremer, dans La bonne semence, bulletin paroissial de Cambremer ainsi que dans la monographie "Visages lexoviens"

[13] Monographie "Visages lexoviens",

[14] La bonne semence, bulletin paroissial de Cambremer.

[15] 44 prisonniers de guerre sont revenus d'Allemagne en 1945, ils habitaient La Houblonnière, Le Pré-d'Auge, St-Aubin-sur-Algot, St-Ouen-Le-Pin (pas de chiffre pour La Boissière). Voir note en annexe.p.35

[16] Bulletin paroissial, "Nos vieux clochers", Le Pré-d'Auge, St-Ouen-le-Pin, St-Aubins-sur-Algot, La Houblonnière, La Boissière, Les Monceaux, 1er janvier 1946

[17] Monographie "Visages lexoviens"

[18] Ibid

[19] Bulletin paroissial du Pré-d'Auge, janvier 1946

[20] La bonne semence, bulletin paroissial de Cambremer.

[21] Monographie "Visages lexoviens"

[22] "L'abbé Pierre Arnaud" de J. Villeneuve, impr. Pacteau, Luçon, 1947, p.250

[23] Déposition de l'abbé Lanier. Pas d'informations sur les circonstances de cette déposition ni sur l'autorité l'ayant recueillie.

[24] Monographie "Visages lexoviens"

[25] Témoignage oral de M. Legrand, ancien maire de la Houblonnière

[26] Déposition de l'abbé Lanier. Pas d'informations sur les circonstances de cette déposition ni sur l'autorité l'ayant recueillie.

[27] L'abbé Pierre Arnaud" de J. Villeneuve, impr. Pacteau, Luçon, 1947   Le biographe s'est appuyé sur les déclarations de témoins oculaires pour évoquer les conditions de vie dans ces lieux de détention.

[28] Bulletin paroissial, "Nos vieux clochers", janvier 1946

[29] "L'abbé Pierre Arnaud" de J. Villeneuve, impr. Pacteau, Luçon, 1947,

[30] Ibid. Pour dissimuler l'horreur des camps où toute cérémonie religieuse est interdite sous peine de pendaison, on laisse distribuer au départ des valises-chapelles qui seront retirées dès l'arrivée.

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